moukère

moukère et mousmé Ces deux mots, de sens voisin, ne s’emploient pourtant pas indifféremment.

Contrairement à une croyance commune, mousmé n’est pas d’origine arabe mais japonaise. Claude Duneton note que « la morphologie du vocable à consonance étrangère le fit prendre pour de l’arabe de soldat dans la variété “argot des zouaves” dans la guerre du Rif, et le plaça indûment dans la série des toubib, clebs, etc. Le terme prit ainsi la valeur d’un synonyme, sinon d’une variante de “mouquère” dont il parut représenter un euphémisme, cela à cause de la similitude de la syllabe initiale » (« Une étonnante mousmé », dans Au plaisir des mots).

C’est probablement soumis à l’influence de moukère que mousmé a d’abord gagné sa connotation familière et péjorative, puis c’est certainement avec la régression du premier que le second s’est vu gratifié de sa nouvelle origine.

Alors que, dans le film Police, Noria (Sophie Marceau) dit à l’un des trafiquants maghrébins auxquels elle est liée :

 « Tu dis à ta mousmé de se taire tout de suite sinon je lui en colle une, moi ! »,

on attendait plutôt :

 « Tu dis à ta moukère de se taire tout de suite sinon je lui en colle une, moi ! »

Quoi qu’il en soit, moukère et mousmé, hors d’un contexte plaisant, doivent être employés avec prudence en raison de leur caractère dépréciatif.


Moukère, ou mouquère, est issu du sabir algérien mouchéra (« femme », « épouse »), terme rapporté dans l’Hexagone par les soldats qui ont pris part à la campagne d’Alger (1830) avant d’être francisé dans les années 1850. Il désigne d’abord une Nord-Africaine puis, dans la langue populaire, une femme en général, une maîtresse ou une prostituée.

Mousmé, ou mousmée1 (transcription du japonais musume), lui est à peu près contemporain. Contrairement à ce qui est souvent affirmé, ce n’est pas Pierre Loti qui a introduit ce vocable en France. On le relève dès 1862 dans des revues ou des catalogues d’objets d’art orientaux. En revanche, c’est bien l’écrivain qui l’a popularisé en 1888 par le biais de son roman Madame Chrysanthème, narrant le mariage d’un officier de marine français et d’une Japonaise2.

Mousmé est un mot qui signifie jeune fille ou très jeune femme. C’est un des plus jolis de la langue nipponne ; il semble qu’il y ait, dans ce mot, de la moue (de la petite moue gentille et drôle comme elles en font) et surtout de la frimousse (de la frimousse chiffonnée comme est la leur). Je l’emploierai souvent, n’en connaissant aucun en français qui le vaille.

Pierre Loti, Madame Chrysanthème, p. 82.

Avec le xxe siècle, mousmé ne signifie plus seulement « femme du Japon », mais aussi « prostituée » de ce même pays. Le terme fait alors partie de l’argot des écrivains, comme l’atteste Hector France dans son dictionnaire. Il en vient à désigner toute jeune femme ayant du charme. À partir des années 1930, mousmé intègre la langue populaire et s’applique à une femme, à une maîtresse ou à une fille facile, sans référence au Japon.

D’un regard vicieux, une mousmé détailla sa solide silhouette, son chapeau de paille fine à bords baissés devant, son costar en fil à fil, de coupe américaine.

Auguste Le Breton, Razzia sur la chnouf, p. 121.

Sources :

  • Dictionnaire de la langue franque ou petit mauresque, Marseille, Feissat aîné et Demonchy, 1830.
  • Dictionnaire historique de la langue française, sous la dir. d’Alain Rey, éd. enrichie, 3 vol., Paris, Dictionnaires Le Robert, cop. 1998.
  • Duneton (Claude), Au plaisir des mots, Paris, Denoël, DL 2005.
  • Dupré (Paul), Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain, 3 vol., Paris, Éd. de Trévise, DL 1972.
  • France (Hector), Dictionnaire de la langue verte : archaïsmes, néologismes, locutions étrangères, patois, Paris, Librairie du Progrès, [1907].
  • Le Breton (Auguste), Razzia sur la chnouf, Gallimard (coll. « Série noire »), 1954.
  • Loti (Pierre), Madame Chrysanthème, Calmann-Lévy (coll. « E. Guillaume et Cie »), 1888.
  • Merle (Pierre), Petit Traité de l’injure, L’Archipel, 2004.
  • Pialat (Maurice) [réal.], Police [DVD], Gaumont vidéo, 2003 [1985].
  • Trésor de la langue française informatisé [en ligne], Analyse et traitement informatique de la langue française, CNRS, Université Nancy-II, 2002.
  • Van Gogh (Vincent), Lettres à son frère Théo, trad. Georges Philippart, Grasset (coll. « Les Cahiers rouges ») [1914].
  • Wartburg (Walther von), Französisches Etymologisches Wörterbuch [en ligne], Analyse et traitement informatique de la langue française, 2016.